Gestion des boues de vidange

De Philippedia
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Loin d’être un déchet, les boues de vidange sont de plus en plus considérées comme une matière première précieuse à valoriser, dans un contexte où les sols agricoles sont souvent en phase d’appauvrissement. Elles constituent en effet un engrais de grande qualité, à condition qu’elles soient correctement traitées au préalable.

L’un des grands défis actuels des pays du Sud est la mise en place d’une filière de collecte et de traitement durable, pour le bien-être de tous.
Management Boues de Vidange.JPG

L’AFRIQUE, LA BEAUTÉ, LES LATRINES, LES BOUES…

Récit de deux mois de travail de master à Sokodé, au Togo, sur la gestion des boues de vidange.

(article paru dans "Point Sud", le journal de l'association Ingénieurs du Monde de l'EPFL)


C’est le matin. On se promène sur les routes en terre des quartiers. On se salue. Partout, des vendeurs ambulants, des fruits, des cuisines en plein air, des jeunes filles qui balaient devant leur maison. Des puits, des kiosques à eau, des enfants couverts de savon aspergés par leur maman. Des hommes tirés à quatre épingles qui partent au service, des femmes dans leurs habits cousus de pagnes multicolores, un autre pagne noué sur la tête. Si elles sont musulmanes, comme c’est le cas pour la majorité dans la ville, un voile léger, encore plus beau.

Et pourtant, partout, des tas de déchets. Des îlots de boue savonneuse qu’il faut enjamber, parce que l’exécutoire de la douche donne directement dans la rue. Dans les rues les mieux équipées, les caniveaux font office de réceptacle. Parfois, une odeur forte s’en dégage… Le trop-plein d’une fosse septique s’y déverse. On continue la marche. Soudain, on tombe sur un ravin, rempli de déchets ; la population en a fait le dépotoir principal du quartier. A la prochaine saison des pluies, l’eau en emportera une bonne partie. Si l’on y regarde de plus prêt, on constate qu’il sert aussi de toilettes à ciel ouvert. C’est que nombreux sont ceux qui n’ont pas de latrines chez eux. Et les latrines publiques sont souvent dans un tel état qu’il vaut mieux aller se soulager à l’extérieur…

Voilà, en quelques mots, les deux visages de Sokodé. Sokodé, c’est la richesse humaine dans la pauvreté matérielle, la beauté des couleurs dans un environnement sans gestion. Une ville moyenne de 100'000 habitants, au centre du Togo, à mi-chemin entre le climat tropical du bord de mer et la sécheresse du Sahel.

L’assainissement constitue sans conteste le point noir de la ville. Et le problème est épineux. A l’origine, les gens ont bâti leur cour sans penser aux latrines ; la brousse était abondante. Puis la ville s’est développée, la brousse a disparu. Dans les anciens quartiers, l’habitat est devenu dense, tellement dense qu’il est devenu difficile d’insérer des infrastructures sanitaires, de surcroît souvent synonymes d’odeurs nauséabondes lorsqu’elles sont mal conçues. Autre problème : la présence d’un puits dans chaque cour. L’infiltration d’effluents de latrines signifierait une contamination irrémédiable, d’autant plus que la nappe n’est pas loin…

Deux solutions : d’une part, des fosses étanches ou des fosses septiques, vidangées régulièrement pour qu’il n’y ait pas de fuites ; d’autre part, des toilettes sèches. La deuxième solution apparaît compliquée, car elle implique de nombreux changements d’habitudes et de perceptions. Beaucoup de gens utilisent en effet de l’eau pour s’essuyer ; dans la religion musulmane, cette pratique va de soi. De plus, comment peut-on dévier des fluides personnels (urine, sang menstruel) dans un fût, alors qu’une personne malveillante pourrait les reprendre et les utiliser pour ensorceler la personne dont ils sont issus ? On aime quand ils disparaissent et deviennent inaccessibles.

Reste la première solution. Des fosses étanches ou des fosses septiques. Qu’il faut vidanger régulièrement. C’est cette régularité qui pose problème. La vidange coûte très cher, et la plupart des gens attendent jusqu’à ce que la fosse déborde ou ne fonctionne plus du tout. On appelle alors en urgence un camion, et on donne ses économies. Une vidange coûte 18'000 francs CFA (1 CHF = 400 francs CFA), alors que de nombreux salaires mensuels ne dépassent pas 30'000 …

Le camion fait son travail, et s’en va. Le problème est alors reporté sur les chauffeurs. Où aller déverser cette boue ? On ne leur a donné aucun site. Or, lorsqu’ils vident leur citerne, c’est comme si 5'000 personnes venaient déféquer au même endroit, en même temps…

Trouver un site de dépotage des boues de vidange à Sokodé est un véritable casse-tête. L’Etat ne possède pas de terres. Tout a été vendu. A Sokodé, l’ancien opérateur de vidange a acheté un terrain à 6 km du centre-ville, une ancienne carrière, un bassin d’un mètre de profondeur environ. Cet achat a résolu le problème temporairement. Jusqu’à ce que le bassin déborde pendant la saison des pluies…

Parfois, des agriculteurs demandent que l’on vienne directement déverser dans leur champ. Cela peut raccourcir la route, et l’agriculteur reçoit sa dose de fertilisant. Mais à quel prix pour sa santé et celle du consommateur ? Les pratiques actuelles représentent une grande menace pour la santé publique, mais on ne peut pas en vouloir aux vidangeurs ; on ne leur donne pas d’alternative.

Ce travail de master, ponctuant des études en Science et Ingénierie de l’Environnement (SIE), a pour but d’esquisser des solutions adaptées au contexte local. Pour qu’elles soient durables, tous les aspects doivent être pris en compte. C’est le contexte socio-économique, ainsi que politique, qui va dicter l’option technique à retenir. La municipalité n’a pas d’argent ; elle ne parvient pas à collecter les impôts. La station de traitement devra donc tourner par elle-même, sans subvention. Il faudrait que les usagers paient une redevance. A quel montant ? Quel prix les entreprises de vidange seront-elles prêtes à payer ? Ce prix ne sera-t-il pas reporté sur les tarifs de vidange déjà trop élevés pour les ménages ? Les vidangeurs refuseront-ils de venir déverser à la station ? Si c’est le cas, comment les inciter à venir quand même ? Faut-il leur acheter les boues ? Quelle quantité de boues faudra-t-il traiter ? Combien d’argent pourrait rapporter la vente de boues séchées à des maraîchers et des agriculteurs ? La Mairie serait-elle en mesure de lever une taxe d’assainissement sur la consommation d’eau potable ? Autant de questions qui reviennent inlassablement où que se pose le problème de la gestion des boues de vidange.

Et le problème se pose partout en Afrique de l’Ouest. Au Togo, il n’existe pas encore de station de traitement. Même dans la capitale, Lomé, avec près d’un million d’habitants. Le syndicat des vidangeurs se bat pour avoir un site approprié. Ils n’en peuvent plus de devoir déverser n’importe où, recevant malgré eux l’opprobre de leurs pairs. Voilà plusieurs années qu’on leur promet un site. Juste après le péage sur la route de Kpalimé. Juste après le péage… 2'000 FCFA à l’aller, 2'000 FCFA au retour pour la taxe routière… Alors que le prix de la vidange ne devrait pas dépasser 20'000 FCFA et que le prix du carburant dépasse les 10'000 FCFA pour un voyage… Alors que le site, en cours d’aménagement, pourrait déjà être utilisé, les vidangeurs refusent d’y aller. Malgré tous leurs efforts, on n’a pas voulu les exempter de la taxe. Les gouvernants se renvoient la balle, et semblent parfois oublier la notion de service public… Ou peut-être, ils préfèrent ne pas voir les problèmes… On se trouve alors face à des difficultés autant institutionnelles qu’économiques.

Toujours est-il qu’à Sokodé, la vie continue. Les gens vivent avec peu, et s’accommodent de la situation. Et la vie d’un stagiaire dans tout ça ? Une vie simple, ponctuée de coupures de courant, d’Internet qui ne fonctionne pas, de périodes où l’on voudrait sauter dans un lac, d’absence chronique de produits laitiers, qui montent au compte-goutte depuis Lomé et que l’on ne parvient pas à conserver… Mais une vie riche d’expériences, dans un contexte où la joie est omniprésente, l’accueil chaleureux, et les couleurs tellement belles !

On continue la promenade, c’est la fin de la journée. La lumière devient dorée, une fraîcheur délicieuse s’installe. On a la chance d’habiter en bordure de la ville. On marche sur les chemins en terre et on oublie les problèmes d’assainissement pour lesquels on est venu. On s’enfonce dans la brousse. Maisons en banco, cases aux toits de chaume. On se salue. Comment ça va ? Et la fatigue ? Les femmes rentrent de la ville, leur chargement sur la tête. La nature est verdoyante, les premiers orages ont éclaté et la saison des pluies est proche. Les champs sont prêts, les petits tumuli pour le manioc se succèdent, soigneusement arrangés les uns à côté des autres. Les énormes manguiers sont chargés de fruits. Les enfants sont là essayant de les faire tomber. Plus loin, on croise des troupeaux de bœufs avec leur gardien, et les pique-bœufs, ces oiseaux qui leur sont inséparables. Les femmes préparent le repas du soir. La sauce cuit sur le petit foyer au milieu de la cour. Au loin, le battement rythmé de celles qui pilent le fufu, la pâte d’igname… On retourne sur ses pas. La nuit va bientôt tomber, les minarets de la ville commencent à chanter… Quelques impressions d’une contrée attachante…


Ce travail de master s'est déroulé dans le cadre de la collaboration scientifique entre l’EPFL, le CREPA Togo (Centre Régional pour l’Eau Potable et l’Assainissement à faible coût), et l’Eawag (Institut Fédéral Suisse de Recherche de l’Eau du domaine des EPF ; Département Eau et Assainissement dans les Pays en Développement - Sandec), collaboration financée par la DDC (Direction du Développement et de la Coopération, Suisse) et l’association jurassienne «Latrines au Togo ».