Etymologie

De Philippedia
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L'étymologie, c'est l'une des passions de Philippe. Il aime comprendre les mots. Depuis longtemps, il ne regarde jamais un mot dans le dictionnaire sans en regarder son origine. Chaque mot a son histoire, et reflète souvent l'histoire de ceux qui l'emploient. Les cours de latin, dont l'un des buts est de comprendre le français, avec un professeur passionné et passionnant, ont été particulièrement formateurs.

Aux mots de la langue commune s'ajoute un intérêt marqué pour la toponymie, l'histoire des noms de lieu.

Philippe est tombé récemment sur une très intéressante chronique étymologique d'Alain Pichard, sur le site de 24heures. Les articles qui suivent en sont issus. N'hésitez pas à vous y plonger!


Les mots vagabonds

Le latin de Grindelwald

Le train qui monte de Grindelwald vers la Jungfrau fait une halte dans un pâturage nommé Alpiglen. Ce toponyme insolite pour une oreille germanique – mais qui compte plusieurs homonymes dans l’Oberland – est un vestige de l’époque où on parlait encore latin dans nos montagnes. Il remonte à une alpicula, un «petit alpage». Le suffixe diminutif féminin -icula a donné en français des termes savants tels que pellicule (petite peau) ou matricule, mais aussi des mots communs comme abeille, oreille ou bouteille. Le pendant romand d’alpicula est Arpille, nom de plusieurs alpages du Chablais vaudois, mais aussi de la crête boisée qui surplombe Martigny et Ravoire. En conservant le G issu du C latin, les Oberlandais ont donc mieux perpétué l’héritage phonétique romain que les Romands.

Il en va de même des bains du Gurnigel, dans les Préalpes situées au sud de Berne, où se réunissaient les élites helvétiques au XVIIIe siècle. Ce toponyme remonte à un corniculum latin, donc à une forme de relief assimilée à une petite corne. On remarque que le C initial a été mué en G. En effet, les Alémanes venus d’outre-Rhin ont mis des siècles avant de s’établir dans les régions alpines. Dans l’intervalle, leur consonne K avait évolué vers le son guttural qui s’écrit CH en allemand. Du coup, c’était leur G qui se rapprochait le plus du C roman.

Les Alémaniques ont aussi conservé intact le X latin (prononcé KS) qui s’est simplifié en SS chez les Romands. Ainsi le mot saxum – rocher - survit dans le village vaudois de Sassel (saxellum, le petit rocher) et dans les sommets tels que la Sasseneire valaisanne, la Grande Sassière savoyarde ou le Gran Sasso d’Italia. Or l’Oberland abrite un village nommé Saxeten, qui signifie vraisemblablement «endroit rocailleux». Le son KS s’est aussi maintenu à Sachseln (Obwald), qui est le pendant exact de Sassel.

Iseltwald, sur le lac de Brienz, est la forêt des islettes, c. à d. des petites îles. Et le col de la Gemmi s’appelle tout simplement le «chemin » (camminus en bas-latin).

Les nombreux lieux-dits Gubel étaient des endroits plats où le bétail se reposait. Ils remontent au latin cubulum, lui-même issu du verbe latin cubare (ancêtre de notre couver) qui signifiait «être couché». Un autre type de replat est nommé Pletsche: c’est notre mot place, prononcé platchyi en patois. Quant aux toponymes Gulm et Gulmen, ils remontent, comme le Rigi-Kulm, au latin culmen (sommet) qui survit dans notre adjectif culminant. Et le Gütsch, la colline qui surplombe Lucerne, est probablement cousine du mot patois coutset, qui désigne un petit sommet.


Le latin de Grindelwald (2)

En s’établissant dans les Alpes, les Alémanes ont repris des toponymes d’origine latine et les ont parfois si bien préservés qu’ils ressemblent davantage à l’original romain que leurs pendants romands (notre billet de la semaine dernière). Bien entendu, ils ont aussi adopté des noms encore plus anciens - ceux qui remontaient aux Celtes établis dans les vallées alpines.

C’est le cas de notre mot combe (cumba). Ce terme explique à fois la belle piste de la Kumme à Zermatt et la plus haute montagne du Pays d’Enhaut, à savoir la Gummfluh. Fluh signifie rocher en alémanique. La Gummfluh est donc donc synonyme des deux sommets voisins baptisés Pointes de Sur Combe. Le nom alémanique de la vallée de Conches, Goms, semble plutôt dériver d’une cumba que de la conca latine (coquille) à l’origine du nom français. Et c’est probablement une «combette» qui explique le nom du village de Gunten, sur le lac de Thoune.

Le toponyme Van – qui est latin - désigne aussi une combe, par analogie au panier dans lequel on triait (vannait) les grains de blé. On le trouve dans le Creux-du-Van et le vallon de Van (VS). Les Alémaniques l’ont emprunté et le Wannenhorn surplombe le glacier d’Aletsch.

Le terme celtique calmis désignait des pâturages maigres, souvent haut perchés. Il est à l’origine des innombrables toponymes La Chaux (la Tsâ en patois). Le groupe de consonnes LM survit dans des dérivés tels que Charmey et son pendat alémanique Galmiz. Dans les Alpes, les Alémanes ont nommé les chaux Galm ou Galen – un nom qui explique le Galenstock, un sommet qui domine la vallée de Conches.

Le Balmhorn, lui, se dresse au-dessus de Loèche-les-Bains. Comme Saas-Balen et les nombreux toponymes nommés Balm, il se réfère à un abri sous roche ou une grotte située à ses pieds. Ce mot très ancien se retrouve dans Baulmes, le col de Balme (VS), les nombreux Barme ou Barmaz alpins et dans la grotte provençale nommée la Sainte-Baume.

Le toponyme alpin Tschuggen remonte à une racine archaïque tsuc, tuc ou suc (sommet) qui survit dans le Suchet et dans les Tuc des Pyrénées. Les nombreux Tschingel (et Tschingelhorn) de l’Oberland sont en revanche d’origine latine. Cingulum désignait la ceinture et a donné notre sangle. En montagne il décrit une bande de gazon entre deux parois rocheuses. Son pendant romand est Single ou Singline. Les cols ou passages nommés Furgg dérivent du mot fourche, tous comme les Forclaz, et les éminences arrondies nommés Dossen ou Tossen évoquent tout simplement des dos.


Le latin d’Uri

Les régions alpines colonisées par les Alémaniques regorgent de toponymes d’origine latine, voire celtique (nos derniers billets). Les «envahisseurs» germaniques ne débarquaient pas dans un désert et n’ont fini par imposer leur langue qu’après des siècles de cohabitation bilingue avec les autochtones. Les vallées de la Suisse centrale – devenues le symbole de la démocratie alémanique – n’ont été définitivement germanisées que vers l’an mil.

Dans le canton d’Uri, la moitié des villages - surtout en amont de la vallée - portent des noms romans. Ou plutôt romanches, car les Grisons sont tout proches. En revanche les toponymes germaniques dominent en aval: voir Flüelen (les rochers), Seedorf (le village au bord du lac), Bürglen (le petit château) et Schattdorf (le village sur le versant de l’ombre). Altdorf signifie le «vieux village» en allemand. Mais l’adjectif «vieux» révèle justement que la localité existait avant l’arrivée des Alémanes.

Erstfeld fait mine d’être le «premier champ», mais les anciennes graphies révèlent un Oerzfeld qui pourrait bien être un champ d’orge (la céréale se dit orzo en italien). Et Amsteg désigne une passerelle sur la rivière.

Plus en amont – Wassen excepté - la toponymie vire au latin. Gurtnellen est une curtinella, c. à d. un «petit verger» en romanche. Göschenen, que les voisins grisons appellent Caschinutta, cache le mot lombard cascina (chalet d’alpage), qui semble dériver du latin capsina, petite boîte. Quant aux gorges rocheuses des Schöllenen, leur nom dérive de scalina, le petit escalier, et évoque un dénivellement.

Si Andermatt («vers le pré») est un toponyme alémanique, les Tessinois et Romanches appellent le village Orsera ou Ursera. Un nom qui s’applique également à toute la vallée d’Urseren. C’est, comme Orsières, un endroit où rôdaient les ours. Hospenthal, au pied du Gothard, vient du latin hospitale – parent de nos hôpital et hôtel - qui désignait une auberge ou un hospice. Au pied de la Furka, Realp n’évoque pas l’alpage des biches (Rehalp) comme le croient les Zurichois. C’est simplement un ri alb, un ruisseau blanc.

Le canton de Glaris, lui, a parlé romanche au-delà de l’an mil. L’ancien nom du chef-lieu – Clarona – se traduit par «clairière». Näfels correspond à Novalles et au hameau de Novel sur Saint-Gingolph: c’était à l’origine un endroit nouvellement défriché. Mollis, apparenté à nos Moilles, désigne un terrain mouillé. Mais le village le plus élevé, Elm, porte le nom germanique d’un bosquet d’ormeaux. Et les nombreux villages glaronais en -ingen témoignent de défrichements tardifs effectués par des Alémanes.


Les pays vagabonds

Il y a des pays qui changent de nom au cours de leur histoire. Ainsi, la Gaule antique est logiquement devenue la France après l’arrivée des envahisseurs francs. Mais il arrive aussi que des noms de pays, au fil des siècles, se déplacent sur la surface de la planète. La Prusse en est un bel exemple.

Les Prussiens (appelés aussi Borusses) étaient un peuple parlant une langue baltique, installé entre Gdansk et la Lithuanie. L’écrivain polonais Boleslaw Prus doit être un de leurs descendants, de même que le M. Prusik (petit Prussien) bien connu des alpinistes pour avoir inventé un nœud génial. Au moyen-âge, sous prétexte de christianisation, les Chevaliers teutoniques les ont décimés et remplacés par des serfs allemands.

Plus tard, la région échoira aux Hohenzollern qui possèdent déjà le Brandebourg et Berlin. Le trône allemand étant réservé à l’empereur de Vienne, ils se proclameront donc rois de Prusse, c. à d. d’une région extérieure aux frontières de l’Empire. Cela en attendant de devenir eux-mêmes empereurs au XIXe siècle après avoir unifié l’Allemagne. C’est pourquoi un club de foot de Rhénanie, le Borussia Dortmund, porte le nom d’anciens païens des confins russes… Aujourd’hui, le pays des anciens Borusses est partagé entre la Russie et la Pologne – une Pologne qui, elle, a glissé d’Est en Ouest après 1945.

Une trajectoire semblable explique pourquoi les Genevois surnomment «Cité sarde» la ville de Carouge, qui était savoyarde avant 1815. Vers 1700, les ducs de Savoie-Piémont qui viennent d’hériter la Sicile doivent la céder à l’Autriche en échange de la sauvage Sardaigne, compensée en revanche par un titre royal. Ce n’est qu’en 1861 que les «Etats sardes» s’élargiront pour former le nouveau royaume d’Italie.

A l’époque romaine, l’Angleterre était peuplée de Bretons (Britanni) et s’appelait donc Britannia. Mais sous la pression des envahisseurs germains (Angles et Saxons) des insulaires ont traversé la Manche. Ils ont colonisé l’Armorique (le «pays près de la mer») et transféré sur elle le nom de l’ancienne patrie: Bretagne. L’ancienne, elle, a pris le nom des nouveaux maîtres: England, francisée en Angleterre. Et plus tard les conquérants normands ont créé le terme Grande-Bretagne qui englobait l’île entière. Les Anglais distinguent entre Britain (l’île) et Brittany, la presqu’île des Bretons.

La Gascogne était à l’origine la Vasconia, le pays habité par les Basques qui occupaient jadis un territoire bien plus vaste qu’aujourd’hui. Le terme Portugal, lui, se limitait au départ aux environs de la ville de Porto, nommée Portus Cale par les Romains. Mais avec la reconquête sur les Maures, le pays s’est étendu loin vers le Sud.

Certains pays changent de dénomination au cours des siècles, et corollairement certains noms géographiques se déplacent sur la planète. Ainsi, la Rome impériale survit dans la Roumanie (un terme moderne), seul pays balkanique de langue latine.

C’est en revanche à l’Empire romain d’Orient que se réfère la Romagne située entre Bologne et Rimini. Quand les Lombards germaniques occupaient la péninsule, c’était une des rares régions d’Italie où Byzance exerçait son pouvoir. Vers 1900 la Macédoine et la Thrace (Grèce du Nord) portaient encore le nom de Roumélie. Les Turcs avaient baptisé ainsi leurs premières possessions sur la rive européenne (donc «romaine» pour eux) du Bosphore. Même étymologie pour la ville anatolienne d’Erzurum, qui signifie en arabe «le pays des Romains» (Erd er-Roûm).

Du temps des Romains, notre Lac de Constance s’appelait «Lac vénète». La tribu préhistorique des Vénètes a dû vivre non loin du Rhin avant de se laisser assimiler par ses voisins de l’époque (Celtes, Italiques et Slaves) et de devenir une sorte de sous-tribu de ceux-ci. Son nom survit dans Venise et la Vénétie, mais aussi en Bretagne dans Vannes et le Vannetais (Gwened en breton). Plus tard les Germains ont appelé Wenden leurs voisins slaves – un usage qui se maintient en Saxe et en Carinthie, où survivent des minorités slavophones. Le mot a même traversé la Baltique: Finnois et Estoniens nomment les Russes Venä ou Vene.

La Bohème (l’actuelle Tchéquie) évoque l’habitat d’origine (Heim en allemand) de la tribu celte des Boïens. Ceux-ci ont ensuite cohabité avec des Germains et pris de le nom de Baiuvares (hommes boiens) que perpétue la Bavière (Bayern).

En Afrique, la décolonisation a débaptisé des régions. Colonie maritime britannique sur la côte de Guinée, la Côte d’Or a ainsi adopté le nom du plus ancien empire africain, le Ghana, lequel avait pourtant surgi à 1500 kilomètres au nord-ouest, en bordure du Sahara. L’ex-Soudan français a mieux visé en se réclamant du Mali, un royaume musulman du XIVe siècle établi sur le Niger.

La plupart des noms de continents sont également dus à des extrapolations spatiales. Pour les anciens Grecs, le mot Asie ne désignait à l’origine qu’un morceau de la côte orientale de la Mer Egée, alors que le terme Europe englobait les zones continentales à l’Ouest. Les lointains Noirs étaient qualifiés d’Aithiopes, c. à d. de «gens à l’aspect brûlé», d’où le nom Ethiopie. Quant au mot latin Afer, il identifiait un Carthaginois et le terme Africa se réduisait aux alentours immédiats de Carthage. Tous deux dérivent d’un banal substantif africus qui, en Italie du Sud, désignait un vent humide. Et comme ce vent soufflait depuis la côte tunisienne, c’est à celle-ci qu’il a donné son nom…

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